Le petit caillou dans la chaussure

Blog littéraire d'Alexandra Lahcene

« Change tes larmes en encre. »

C’est d’un très grand écrivain dont je vais vous parler aujourd’hui.

A travers une écriture intense et grave à la hauteur de son talent, Sorj Chalandon raconte à nouveau l’un de ses traitres, et pas n’importe lequel : son père.

On retrouve ainsi le père violent de « Profession du père », mystificateur, presdigitateur, à l’histoire abjecte, dont les délires impacteront la femme et l’enfant avec lesquels il vit.

« Mon grand père m’avait abandonné avec cette confidence. Mon père avec ses fables, et moi, enfant de salaud, j’entrais dans la vie sans trace, sans legs, sans aucun héritage. Ne restaient en moi que son silence et mon désarroi. »

Suite à la révélation de son grand-père lorsqu’il était enfant « Enfant de salaud », l’écrivain journaliste voit dans le procès de Klaus Barbie, chef de la Gestapo lyonnaise, en 1987, qu’il couvre pour le journal Libération (travail récompensé par le prix Albert Londres en 1988.), l’occasion de comprendre ces mots inoubliables, de chercher son histoire.

En partageant l’Histoire, il va, à travers une prodigieuse mise en abyme (le procès dans le procès, l’Histoire dans l’histoire), questionner la relation avec ce père perpétuellement en fuite.

«  Tu as enfilé des uniformes comme des costumes de théâtre, t’inventant chaque fois un nouveau personnage, écrivant chaque matin un autre scénario ».

Au fur et à mesure qu’avance le procès et que le lecteur se remémore ces témoignages si forts, l’auteur progresse dans le dossier de son père et s’aperçoit que cet individu caméléon, funambule s’est engagé dans cinq armées différentes qu’il déserte une à une : la Division Charlemagne, la légion tricolore, la 33e division de grenadiers de la Waffen SS. A la fois collabo, patriote, résistant, il se révèle être, ainsi, un homme sans conviction. Le fils appréhende donc les paroles du père:

« Jai eu plusieurs vies et j’ai fait plusieurs guerres, tu comprends ? »

Cet homme délirant c’est celui qu’il ne quittait pas du regard tout au long du procès, car il était là dans la salle, celui qui a fait « cette guerre buissonnière », celui qui a tellement crypté la vérité, mais celui qu’il a aimé.

Sorj Chalandon est parvenu à nouveau à remuer mes tripes de lectrice : c’est juste colossal et renversant.

C’est juste du Chalandon !

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