Le petit caillou dans la chaussure

Blog littéraire d'Alexandra Lahcene

« …J’ai peur de prendre une mauvaise décision.

-le risque de prendre une mauvaise décision n’est rien comparé à la terreur de l’indécision. »

« Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent » A, Gide.

« Vivre n’est qu’osciller entre des fulgurances contraires : l’amour et la déception ; l’espérance et le renoncement ; le bonheur et l’épreuve. On se trompe, on se trompe tout le temps. Où est la vérité ? Où est le mensonge ? »

Karine Tuil raconte l’histoire d’Alma Revel, 49 ans juge d’instruction antiterroriste, trois enfants, mariée depuis 20 ans à Ezra, écrivain juif déchu.

Alma est une écorchée et l’auteur nous entraîne au plus profond de ses failles, nous amène à peser le poids de ses décisions. 

Cette histoire de femme en quête de bonheur est entrecoupée par un interrogatoire : celui d’Abdeljalil Kacem, jeune homme suspecté d’avoir rejoint l’État islamique (IE) en Syrie qui a appris les préceptes fondamentaux de la religion sur internet.

Elle va devenir le juge qui…

A travers un récit extrêmement documenté, l’auteur présente la réalité du métier fascinant de juge qui ne fait que subir les interactions humaines.

Elle est face à sa conscience car elle a signé un pacte républicain, agrémenter du poids de la douleur collective, de la pression de l’attente de la partie civile, de la domination de la peur.

Elle doute de ses décisions : juger est un acte politique mais elle doit à tout prix éviter un populisme pénal, céder à l’opinion publique et en même temps ne pas s’enferrer dans un immobilisme voir un laxisme.

Va-t-elle le mettre en prison ou le libérer au risque qu’il commette un attentat ?

Est-il un repenti, ou dissimule-t-il ? Elle sait que les recruteurs transforment la violence sociale en violence idéologique et religieuse. Kacem souhaite-t-il lui aussi accomplir son devoir de musulman, légitimer son action par la résistance ?

« Le salaud fait partie de l’humanité ».

Nous sommes en immersion totale dans cet univers, où chaque jour le juge est confronté à une pression, une tension. La vie d’Alma est cernée par la terreur, la mort, la peine. Elle s’abîme, elle est à cran, continuellement en conflit, menacée.

Son métier consiste à appréhender le danger et en même temps croire en l’humain. Elle doit apprécier les risques, sonder les esprits et la sincérité des propos, doit chercher les intentions, rationaliser, tâtonner, suivre son instinct, avoir des convictions. Elle est habitée continuellement par des incertitudes.

Alma interroge avec cette idée de mieux comprendre la complexité humaine, sa vulnérabilité et affirmer la primauté de l’humanité sur la barbarie. Tout est question d’interprétation.

D’où vient cette haine de la France de la part de ces français ? La haine devient un refuge. Ces jeunes sont habités par un vide existentiel, un manque d’espoir qui alimente cette haine. Ces failles identitaires profondes nées de relation, de rejets, d’humiliations vont faire place à des crispations.

« Tout choix est un meurtre ».

Elle est tiraillée : se pose ainsi la question des valeurs de notre État de droit où la liberté est la règle et non l’exception. La réflexion autour de l’enfermement, l’incarcération est intelligemment menée.

Va-t-elle prendre le risque qu’il se radicalise définitivement, le briser en le mettant en prison ?

La prison est ainsi présentée comme le lieu de rétrécissement de l’horizon, où le danger du prosélytisme est présent, lieu de l’embrigadement, de la destruction psychologique. Le mettre en prison, c’est rompre toute possibilité de reprendre sa place sociale, le briser de manière irréversible.

« D’une manière générale, les gens n’aiment pas les juges, ils nous voient comme les clés de voûte d’un appareil punitif, nous serions rigides et trop puissants, les thuriféraires de la loi, le bras armé de la coercition ».

Elle doit prendre des décisions professionnelles mais elle est également face à un dilemme personnel : Alma est asphyxiée par le désir de conformisme social et de moralisme : elle entretient ainsi, une liaison adultère avec un avocat de la défense qui lui, est habité par la force de l’indignation. Doit-elle choisir la sécurité ou partir ? Quel impact sa décision personnelle aura-t-elle sur sa décision professionnelle ?

Karine Tuil maîtrise son sujet parfaitement et j’ai aimé être immergée dans la vie de cette femme.

Un livre empli d’humanité !

« … quoi qu’on fasse, l’individu reste une énigme aux autres et à lui-même ; on ne sait jamais qui on a en face de soi. »

« L’enfer n’a qu’un temps, la vie recommence un jour », Albert Camus, l’homme révolté.

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