Le petit caillou dans la chaussure

Blog littéraire d'Alexandra Lahcene

«Nous naissons dans le sang, devenons femmes dans le sang, nous enfantons dans le sang……La première fois que le monde est devenu rouge, j’avais neuf ans. » 

« Que sur toi se lamente le tigre » ou comment narré avec talent la fatalité tragique qui pèse sur le destin des hommes et femmes.

Emilienne Malfatto raconte l’Irak et les crimes d’honneur commis dans les provinces conservatrices et plus largement, le patriarcat, le féminicide, l’oppression des femmes.

Dans ce roman construit comme une tragédie (règles des trois unités, un seul lieu, un seul jour, une seule action : la mort de la jeune femme déterminée par des rapports de soumission et de domination où l’honneur est bafoué par un amour interdit (intrigue de la plupart des tragédies classiques)), l’auteur mêle trois récits.

Dans un premier temps, celui d’un drame familial, la chronique d’une mort annoncée d’une jeune narratrice dans l’Irak contemporain. La jeune femme résignée, souillée, attend son sort inéluctable: pour sauver la réputation familiale la seule solution est la mort.

L’auteur donne la parole aux protagonistes du drame, à travers une polyphonie qui donne toute la dimension tragique au roman. Dans ces monologues, les personnages y confient leurs doutes, leurs certitudes, légitimisent leurs réactions et actions qui en découlent. Mais leur sentence est irrévocable.

Complices d’un meurtre donc bourreau, ils n’en sont pas moins victimes car aveuglés, enfermés dans un obscurantisme lié à leurs conditions, écrasés par le poids des traditions et le rôles qu’ils ont à y jouer.

Dans un second temps, celui de la voix du fleuve Tigre. En adoptant la prosopopée, l’auteur fait du fleuve le fil conducteur du récit, un témoin du drame qui se joue sur ses bords, qui raconte l’histoire du pays qu’il traverse. Il est une sorte de chœur antique, de coryphée.

Enfin, des extraits de l’Épopée de Gilgamesh, dont le titre est tiré, avec lesquels l’auteur tisse des liens puisqu’il est question d’humanité. Ces extraits relatent la peur de la mort puisque son personnage prend conscience de sa condition de mortel.

Ces trois récits se répondent.

Dans ce texte polyphonique, l’auteur joue ainsi subtilement avec les formes littéraires pour décrire l’horreur du poids des traditions. Les femmes sont assujetties à des règles. Elles ne s’appartiennent pas puisque leurs corps et leurs destins sont soumis au pouvoir masculin. Par cet asservissement, elles restent « au bord de leur vie », ne deviennent plus que des fantômes noirs au milieu d’une guerre dont l’auteur ne minimise pas la violence.

Un roman comme je les aime : éprouvant, violent, poétique, concis et construit.

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